Editorial

Ce numéro aurait pu s’intituler «La physique, hier, aujourd’hui et demain». Jacques Friedel et Michel Petit retracent leur expérience de chercheurs depuis le début des années ’50 - expérience qui accompagne la reconstruction de la physique en France après la guerre avec le développement des grands équipements et le soutien constant du CNRS. Edouard BRÉZIN évoque les avancées les plus récentes de la science, leurs applications et leur impact sur la société et évoque nombre d’énigmes non résolues.

Jacques Friedel, Polytechnicien et Ingénieur du Corps des mines, bénéficie du décret Suquet de 1939 “faisant obligation aux Corps techniques de l’Etat... d’affecter à la recherche 10% de leur personnel sorti de l’Ecole Polytechnique. Sans être jamais aboli” poursuit-il avec regret “ce décret a été oublié par les Corps depuis les années ‘60”. Cet oubli explique en partie pourquoi si peu d’ingénieurs se sont orientés vers la recherche et que, par voie de conséquence, les états-majors des grands groupes industriels français sont souvent moins sensibles à “l’ardente obligation” de la recherche que leurs homologues étrangers.

Grâce à ce décret, J. Friedel a pu partir en 1948 à l’université de Bristol en Grande Bretagne et y préparer une thèse qu’il terminera à Paris sur la structure électronique des alliages métalliques. Nommé Maître de conférences en 1956, puis Professeur en 1959 à l’université de Paris-Sud Orsay, il y développe avec le soutien d’Yves Rocard et en collaboration avec André Guinier et Raymond Castaing le laboratoire de physique des solides qu’allait rejoindre Pierre- Gilles de Gennes en 1961. Au milieu des années ’60 il est nommé à la commission d’Electronique du CNRS. Cette expérience le pousse à recommander le « remplacement des commissions existantes – définies par phénomène physique avec l’instrumentation associée – par des commissions définies par les matériaux étudiés : matière condensée, molécules et atomes, nucléaire et hautes énergies… ». C’est ainsi que fut créée la commission de physique des solides qu’il présida à partir de 1968. Dès la commission électronique des années ’60 il avait été associé au

développement des grands instruments utiles à la physique des solides. Dans les années ’70 et ’80 il a été l’un des acteurs les plus engagés au sein du CNRS dans le développement de la recherche scientifique universitaire dans ce qu’elle a de meilleur. « Car le CNRS ne cherche pas…. à s’en éloigner (de l’université) pour s’affirmer tout seul ». Il constate cependant que le triplement des effectifs étudiants à partir des années ‘80 a entraîné une surcharge des enseignements et de l’administration qui a rompu l’équilibre entre université et CNRS dans toutes les formations mixtes. « Un effort majeur » dit-il « doit être porté sur ce point ». Il semble qu’il ait été entendu.



Michel Petit, physicien par vocation, a comme Jacques Friedel choisi la recherche et le corps des télécommunications à la sortie de l’X, “parce que le seul endroit où il y avait un Centre de Recherche... était le Centre National d’Etudes des Télécommunications”. Il le rejoint en 1960 au début de l’ère spatiale et y est immédiatement impliqué dans la conception puis la construction d’instruments permettant d’étudier la diffusion d’ondes radioélectriques par l’ionosphère, en vue de faciliter les télécommunications spatiales. Ses travaux l’amènent souvent à participer à des congrès internationaux où ses collègues s’étonnent qu’il ne soit pas Docteur. Cela le pousse à préparer une thèse de géophysique qu’il soutient en 1967 à la faculté des sciences, devenue Paris VI. A partir de là il se met à enseigner, en marge de son travail d’ingénieur, à Orsay et à Orléans. Dix ans après son entrée au CNET, les satellites de télécoms sont devenus une réalité et M. Petit se lance dans l’étude de la magnétosphère de la terre, altitude 36 000km, à partir d’expériences spatiales, ce qui l’amène à concevoir des instruments embarqués sur des engins spatiaux. En 1978 il est appelé à la direction de l’INAG et du département Terre, Océan, Atmosphère, Espace du CNRS où il reste jusqu’en 1985, ayant transformé l’INAG en INSU. Cette période est celle des grands instruments construits en collaboration internationale: grand téléscope de Hawaï, radiotéléscopes en ondes millimétriques de Bure et de Pico Veleta en Espagne, sondeur à diffusion EISCAT, en collaboration avec les pays scandinaves. Après un intermède à Bruxelles comme représentant scientifique de la France, il revient à Paris en qualité de délégué international au Ministère de la recherche puis est nommé délégué général à l’espace de 1988 à 1994. En 1992 eut lieu le sommet de Rio et la signature de la convention sur le changement climatique avec la création du GIEC (Groupe international d’études sur le changement climatique, en anglais IPCC: International Panel of Climate Change). M. Petit y est nommé à son bureau en 1992 en qualité de représentant de la France, poste qu’il occupera jusqu’en 2002. En même temps, de 1994 à 2000 il est directeur adjoint, chargé de la recherche, à l’Ecole Polytechnique où il contribue fortement à y renforcer la place de la recherche. Une évolution analogue se constate dans d’autres écoles d’ingénieurs, où une fraction encore faible mais croissante d’élèves-ingénieur s’engage désormais dans la préparation d’une thèse.



Edouard Brézin commence par nous plonger dans l’histoire en nous rappelant, exemples de Darwin et de Wegener à l’appui, qu’il existe une véritable évolution de la pensée scientifique. Celle-ci progresse lorsque de nouvelles observations,

dues à de nouveaux instruments, remettent en cause une théorie précédente. La théorie de la relatitivité générale construite par Einstein de1905 à 1916 dans le contexte d’un univers supposé immuable, est remise en cause par Einstein lui-même lorsque Hubble découvre, en 1921, que l’univers est en expansion. E. Brézin rapproche ces travaux fondamentaux de l’utilisation du GPS, le Global positioning system, système de navigation par satellite, qui permet de se repérer avec précision sur la planète. Il nous rappelle que sans les travaux d’Einstein et de ses successeurs sur la relativité du temps, le GPS n’aurait jamais vu le jour.

Il passe en revue quelques uns des problèmes non encore résolus, parmi les 125 problèmes ouverts que dénombrait le journal “Science” en 2005, à l’occasion de son 125è anniversaire. Si la “Conjecture de Poincaré sur S3 “a été résolue en 2007 par un jeune mathématicien russe, G. Perelman, de nombreux autres problèmes restent sans réponse. Par exemple, “la ‘conscience d’être’ (self-awareness), l’unicité du soi”. E.Brézin poursuit “C’est l’un des plus grands problèmes posés aujourd’hui à beaucoup de neuro-scientifiques. Jusqu’à présent, la question a été l’apanage des philosophes; mais peut-être deviendra-t-il enfin une question scientifique, c’est-à- dire résoluble par la combinaison d’une démarche expérimentale et de l’exercice de la raison”.

En physicien, il revient à des problèmes non résolus de physique: comment réconcilier gravitation et mécanique quantique ? Ou encore, s’agissant des constantes de la nature (vitesse de la lumière, constante de Newton, constante de Planck..), est-ce que la valeur de ces constantes est le fait du hasard, ou le résultat d’un principe qui les fixerait et qui nous échappe ?

Autre problème, symbolisé par le nom de LUCA (Last Universal Common Ancestor) dernier ancêtre universel commun: est-ce que la vie est issue d’une molécule unique qui s’est reproduite, diversifiée et complexifiée, ou bien y at- il eu d’autres mécanismes ?

E. Brézin conclut en reconnaissant que “nous, physisciens, pensons qu’une moitié du monde nous échappe, que nous ne connaissons que la moitié des particules constitutives de l’univers”. Le grand collisionneur du CERN devrait aider à répondre

à quelques unes de nos interrogations. Quelle chance pour tous les jeunes scientifiques d’aujourd’hui et de demain! Les trois articles mettent en évidence le lien étroit entre le développement d’instruments toujours plus perfectionnés et le progrès des connaissances, la nécessité de liens forts entre la recherche de base et les industries de pointe et enfin le rôle capital du CNRS dans tout le dispositif français de recherche au cours du demi-siècle écoulé.

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