En décembre dernier, pour présenter «Grenoble, haut lieu de la physique», nous
nous sommes naturellement tournés vers M. Curien, dont la compétence et la disponibilité
souriante nous étaient bien connues. Le choix du sujet l’avait intéressé en
cette année 2005, «Année mondiale de la physique». Malgré le grand nombre de
ses activités, il nous consacrait de son temps pour nous faire partager son goût pour
une science qui est «devenue une sœur de plus en plus proche de toutes les autres».
Et, quelques jours après, il nous a fait parvenir ce texte dont la clarté et l’intérêt sont
évidents. Il y évoque l’œuvre de quelques grands physiciens français.
Il y manquera la sienne.
2005 sera l’Année de la Physique, marquant le centenaire des publications fondamentales
d’Albert Einstein qui apportèrent une révolution dans le domaine de la science.
Ce siècle de physique nous a apporté une connaissance intime de la matière ordonnée ou
désordonnée, macroscopique et microscopique, inerte et même vivante. Les méthodes de la
physique nous ont permis de voir notre Univers beaucoup mieux et beaucoup plus loin. Les
technologies se sont abreuvées au généreux bassin de la science fondamentale.
La physique est aussi devenue une sœur de plus en plus proche de toutes les autres sciences :
les mathématiques, la mécanique, la chimie, la biologie, les sciences de la Terre et de
l’Univers, et aussi les sciences de l’Homme et de la Société.
Certes, les nouvelles acquisitions dans la connaissance et l’explication de la matière ne sont
toujours pas aisées à exposer. Les concepts sont parfois très abstraits. Il leur arrive même de
choquer notre sens commun. Ils nous obligent à changer de lunettes pour regarder le
monde : c’est une gymnastique roborative.
Plutôt que m’évertuer à décrire les allées maintenant larges ou encore un peu secrètes du
grand jardin de la physique, je vous propose d’évoquer le nom et l’œuvre de quelques physiciens
français, maintenant disparus, dont les travaux et la carrière me paraissent emblématiques.
J’ai établi un palmarès de cinq collègues que j’ai eu le privilège de bien connaître.
Alfred Kastler, un homme modeste, un homme de cœur, un professeur merveilleux qui nous
faisait aimer la science et qui savait instruire en séduisant. Il a fondé la nouvelle école française
de Physique atomique, où se sont épanouis, pour ne citer que deux champions, Jean
Brossel et Claude Cohen-Tannoudji. Alfred Kastler fut, pour beaucoup d’entre nous, le
modèle de l’enseignant-chercheur, du professeur-savant. Il était l’ami des étudiants.
Louis Néel, grand homme du magnétisme, a fait de la France, à la suite de Curie, Weiss,
Langevin et quelques autres, un lieu d’excellence dans cette discipline. Louis Néel ne fut
pas seulement un savant, mais aussi un bâtisseur. Il fut le bon génie du pôle scientifique
et technique grenoblois. Son humour était parfois urticant. C’était aussi l’un de ses
charmes.
Pierre Auger était rayonnant. Epithète prise ici dans son double sens, car il fut le découvreur
des grandes gerbes de rayons cosmiques et aussi de «l’effet Auger», émissions d’électrons
supplémentaires par des atomes bombardés aux rayons X. Voilà deux exploits qui
auraient pu lui valoir le Prix Nobel. Mais, comme chacun le sait, tous les savants qui
obtiennent le Prix Nobel le méritent, tous ceux qui le méritent ne le reçoivent pas. Pierre
Auger était un excellent conteur de science. Il présentait, chaque semaine, une émission
radiophonique qu’il avait intitulée «Les grandes avenues de la science». J’ai eu le plaisir
de l’assister dans cette production. C’était un régal : il comprenait tout, tout de suite.
Pierre Jacquinot mérite bien, lui aussi, de figurer dans ma trop courte liste. Il a introduit
de nouvelles méthodes d’expérimentation et de traitement des données qui ont apporté un
changement d’allure dans la spectroscopie. Mais il a aussi insufflé à notre CNRS une nouvelle
jeunesse en mettant en place le concept de laboratoire associé. Ce rapprochement du
CNRS vers les universités ne se passa pas sans frictions. Pierre Jacquinot sut maîtriser les
oppositions et calmer les craintes. C’est lui qui a fait du CNRS l’épine dorsale de la
recherche en France. Certes, le CNRS a aujourd’hui besoin de quelques nouvelles
réformes : elles sont en gestation.
Permettez-moi enfin, d’évoquer la mémoire de mon ami Pierre Aigrain, récemment disparu.
C’est lui qui introduisit en France la physique des semi-conducteurs. Il fut très efficacement
soutenu, d’ailleurs, par Yves Rocard, qui visait juste et loin. Pierre Aigrain a su
élégamment partager son temps entre la pratique de la recherche et son organisation. Il fut
un éminent Délégué général à la recherche scientifique et technique et un Ministre écouté,
peut-être pas toujours autant, d’ailleurs, qu’il l’aurait souhaité et mérité.
Voulant parler de physique, j’ai choisi de parler de physiciens, de quelques physiciens, choisis
dans une grande cohorte de savants qui ont honoré et enrichi le siècle passé. La science
est construite par les chercheurs, pour le profit de la Société, une Société qui ne peut plus
se passer de la physique. Encore est-il bon que les physiciens viennent vers elle, ce qui est
non seulement souhaitable, mais aussi possible : les quelques exemples que je viens de vous
proposer en apportent la preuve.
Hubert Curien