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Hubert Curien nous a quittés le 6 février
2005. Il avait 80 ans.
Son parcours scientifique est particulièrement
impressionnant et prestigieux. Nous en
rappellerons les points principaux : normalien,
agrégé de physique, docteur ès-sciences avec une
thèse consacrée à la cristallographie et à la minéralogie, professeur à la faculté des
sciences de Paris, directeur scientifique du département de physique du CNRS
(1966-1969) puis directeur général du CNRS (1969-1973), délégué général à la
recherche scientifique et technique, président du conseil d’administration du Centre
national d’études spatiales (1976-1984), ministre chargé de la recherche de 1984 à
1986 et de 1988 à 1993 (sans engagement politique, il sera l’un des ministres de la
société civile), président de l’Académie des sciences. Ajoutons qu’il s’est aussi passionné
pour la « popularisation des sciences » et que son nom reste attaché à la
manifestation annuelle de la Fête de la science.
Hubert Curien est entré au CNRS, en 1966, comme directeur scientifique
pour la physique, à la demande de Pierre Jacquinot. Il a exercé cette fonction jusqu’en
1969, date à laquelle il est nommé directeur général du CNRS pour un mandat
de trois ans.
Cette période difficile de la vie de l’organisme, avec le bouillonnement de mai
1968, lui donna l’occasion de manifester ses qualités de pacificateur : son écoute
attentive des chercheurs et de tous les personnels, sa finesse d’analyse, son esprit de
synthèse lui permettaient de conclure et de mettre en œuvre des lignes d’action ; ces
qualités resteront dans les mémoires de ceux qui ont eu la chance de travailler avec
lui. Ses facultés d’anticipation, son côté visionnaire et ses vues stratégiques des objectifs
marquèrent sa génération. Il faut dire que sa grande culture et son humanisme
l’avaient préparé à une telle approche. La lecture du texte qu’il nous avait transmis,
en 1993 pour le n° 4 du bulletin du Rayonnement du CNRS, montrent ses qualités
de visionnaire.
Vouloir résumer en quelques lignes le travail accompli par Hubert Curien
pendant ses quelques années passées au CNRS est une gageure. Nous aimerions
insister, cependant, sur quelques points et, pour cela, nous préférons lui laisser la
parole en reproduisant un extrait de son texte de 1993 :
« M. Jacquinot avait inventé le concept des « laboratoires associés » au
CNRS. Cette innovation fut salvatrice tout autant pour le CNRS que pour les universités.
Mais quelques doyens d’universités n’avaient pas réservé à cette proposition un
accueil enthousiaste. Tel ou tel y voyait la marque de ce qui fut, plus tard, désigné par
les hommes de finances sous le terme d’OPA. La mainmise du CNRS sur l’Université,
la perte de contrôle de l’Université sur ses propres laboratoires : les critiques n’étaient
pas toutes infondées. Elles étaient le plus souvent passéistes. Elles reflétaient aussi, parfois,
la nostalgie de la perte apparente d’une responsabilité non exercée. Mon mandat
de directeur m’a donc fait obligation d’expliquer et de rassurer.[...] Ce rapprochement,
cette osmose du CNRS et de l’Université a été essentielle.
(…Cette osmose) a permis une autre opération, aussi fondamentale : la
connivence avec la recherche industrielle. Par manque d’information, souvent par
manque d’appétit, parfois par prévention, les laboratoires du secteur public n’entretenaient
que rarement des relations suivies avec le milieu industriel. Or, il paraissait
clair, il y a vingt ans déjà, qu’une recherche publique puissante ne pourrait être politiquement
soutenue que si, en plus de l’intérêt intrinsèque de l’accroissement des
connaissances, on pouvait apporter la preuve de relations patentes avec une demande
économique et sociale... ».
Dans le même esprit, le développement de l’INAG (qui deviendra ensuite
l’INSU) et de l’IN2P3 sont à mettre à l’actif d’Hubert Curien : l’objectif était de
permettre d’obtenir une politique coordonnée au niveau national dans des domaines
où les investissements étaient importants et où les laboratoires du CNRS et de
l’Université étaient complémentaires.
Le soutien qu’il a apporté aux Actions thématique programmées (ATP) a
facilité les recherches pluridisciplinaires dans les Sciences humaines et sociales auxquelles
Hubert Curien a porté la plus grande attention. Elles ont été à l’origine de
laboratoires mixtes tels que l’IREDU à Dijon en sciences de l’éducation, le laboratoire
d’économie de l’énergie à Grenoble et bien d’autres…
Les milieux internationaux de la recherche retiendront son rôle capital dans
l’ouverture du CNRS aux coopérations avec les laboratoires étrangers, européens en
premier lieu, mais aussi avec le reste du monde. Il a été le premier à avoir une vision
de l’Europe de la recherche : « Je suis un Européen convaincu, l’Europe de la science
existe depuis un demi-siècle » écrira-t-il plus tard. Pendant son mandat à la direction
du CNRS, nous lui devons la mise en place et le renforcement continu du service des
relations internationales avec une équipe multilingue, la signature de plus de cinquante
accords bilatéraux dont les accords avec la Royal Society (Royaume-Uni) et les
organismes allemands de recherche ont été les précurseurs. Il a encouragé les contacts
des chercheurs avec leurs collègues à l’étranger en affectant des crédits supplémentaires
destinés aux déplacements. Il a également initié des relations avec des pays à
fort potentiel scientifique mais réputés « difficiles » tels que l’URSS, Israël et le
Japon. Grâce à cette vision, il a été un précurseur dans le domaine de l’ouverture
internationale des organismes de recherche français.
Toujours dans le domaine international, il a été à l’origine de la création de la
Fondation européenne de la science (ESF) qui verra le jour en 1974 et qui, pour la
première fois, créait un forum de rencontre entre les organismes de recherche des pays
européens.
Enfin, sa vision internationale a conduit à des coopérations importantes pour
la création de « grands équipements » financés, en coopération, par des partenaires
de différents pays. Le grand télescope d’Hawaï (Etats-Unis, Canada et France) en est
l’un des premiers exemples. Beaucoup d’autres ont suivi.
Dans la suite de sa carrière, comme président du CNES, délégué général à la
recherche scientifique et technique puis ministre chargé de la recherche, il n’a pas
cessé de développer, de mettre en œuvre et de valoriser ses visions synthétiques et ses
idées dont le CNRS avait été le premier à bénéficier.
Nous citerons à nouveau son texte de 1993 :
« Chaque changement de cap gouvernemental donne l’occasion de réfléchir, au
moins de disserter, sur toutes nos grandes institutions nationales. Le CNRS en est une ;
il nous est arrivé d’entendre des déclarations extrémistes parlant de dépeçage, de partition
de ce qui est devenu le plus grand établissement de recherche d’Europe. Les arguments
des « partitionistes » ne résistent pas à une analyse calme mais ils ne manquent
pas d’un certain pouvoir de séduction pour qui ne voudrait regarder les choses que de
loin et vite. En grossissant, le CNRS s’est alourdi. Il est nécessaire de démontrer que
l’évolution de sa constitution en a préservé la souplesse. L’intérêt majeur de l’unité est,
bien sûr, la facilité des échanges entre disciplines. La science moderne vit de ces rapprochements.
Mais unité ne doit pas se traduire par uniformité. Le mode d’action d’un
chercheur en anthropologie n’est pas celui du physicien des particules élémentaires, le
biochimiste moléculaire ne travaille pas comme l’historien. Chacun doit pouvoir disposer
d’un mode de gestion adapté et adaptable des moyens qui lui sont dispensés… ».
Hubert Curien fit naturellement partie de l’Association des anciens et amis
du CNRS que son ami, M. Pierre Jacquinot, venait de créer en 1990. Il s’était attaché
à ce regroupement d’anciens décidés à perpétuer le rayonnement du CNRS et,
pendant près de 15 ans, il en fut, par son action et par sa notoriété, un représentant
éminent. D’abord membre d’honneur, il en devint membre du conseil d’administration
en 1994.
Prêt à faire profiter les anciens de son savoir et de sa renommée et malgré ses
multiples occupations, il accepta de contribuer à la vie de l’association en organisant,
notamment, les visites du CERN et des Mureaux et en présentant, en 1998,
une conférence passionnante sur l’Europe et l’espace. Lorsque fut publié, en octobre
2003, le numéro 33 de notre bulletin, numéro spécial consacré aux problèmes de la
recherche, il fit une conclusion sur la nécessité de réformer notre recherche. Les événements
de 2004 devaient lui donner raison.
Il accepta encore, en janvier 2005, de rédiger un éditorial pour le numéro
en cours de notre bulletin, éditorial consacré à la mémoire de plusieurs de ses
illustres prédécesseurs, ultime participation à notre association.
Aux réunions du conseil, il se sentait membre parmi les membres. La finesse
et la pertinence de ses interventions resteront dans la mémoire de ceux qui ont
eu la chance de l’approcher. Il demeura, durant sa brillante carrière, la personne la
plus attachante qui soit et un modèle d’honnêteté, de simplicité, de cordialité et de
fidélité dans l’amitié.
Le comité de rédaction
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