La recherche française n’a pas démérité
par Pierre Papon, Professeur à l’Ecole de Physique et Chimie, Ancien Directeur général du CNRS, Président d’honneur de l’OST
L’émotion a été vive, cette année dans les laboratoires en France, en particulier dans ceux du CNRS, lorsque
les coupures de crédits auxquelles a procédé le gouvernement, ont sérieusement mis à mal les moyens de fonctionnement
et la capacité d’investissement des équipes. Cette émotion a été d’autant plus grande que des critiques
ont été portées, simultanément, sur la recherche française (sur son mode de fonctionnement et sa productivité),
par certains porte-paroles ministériels et qui ont, parfois, trouvé un écho dans la presse. Ces critiques
sont-elles justifiées ? La recherche française aurait-elle démérité pour ne plus bénéficier du soutien des pouvoirs
publics ? Ces questions méritent réponse sur la base d’un examen serein et sérieux des données dont on dispose.
Les indicateurs de la science et de la technologie sont l’un des outils qui permettent de procéder à un tel
examen. En France, ces indicateurs sont produits par l’Observatoire des Sciences et des Techniques (OST) qui
avait été créé par Hubert Curien, en 1990, alors qu’il était Ministre de la recherche. Celui-ci souhaitait, en effet,
disposer d’un tableau de bord, actualisé en permanence, permettant de situer la recherche et la technologie
françaises dans le contexte international et qui ne soit pas contesté par les acteurs de la recherche. L’OST a été
créé sous la forme d’un GIP associant les principaux ministères finançant la recherche en France, les grands
organismes de recherche (le CNRS en particulier) et les entreprises à travers l’Association nationale de la
recherche technique (ANRT). Depuis douze ans, les indicateurs publiés régulièrement par l’OST sont utilisés
pour suivre les évolutions globales et par grands secteurs, de l’effort national de R&D et ils font autorité.
Le financement de la recherche
Il faut souligner que la France est l’un des pays européens où les dépenses de recherche publique sont les
plus fortes, en proportion du PIB (0,8 % en 2000) ; la Finlande et la Suède font un effort supérieur au
nôtre. Il convient toutefois de noter deux traits caractéristiques de la recherche publique française. D’une
part, la recherche militaire (financée par l’Etat) est incluse dans ce total et la France est, avec le Royaume-
Uni, la Suède, l’Espagne et les Etats-Unis, l’un des pays où ce financement est particulièrement important
(25 % de la dépense publique de R&D pour la France). D’autre part, le nucléaire et l’espace sont
des grands programmes fortement financés par l’Etat en France, à un niveau supérieur à celui constaté en
Allemagne et au Royaume-Uni.
Enfin, il nous faut faire un dernier constat qui n’est pas très positif : les dépenses publiques de recherche
françaises ont baissé de façon continue ces deux dernières années (à un rythme de l’ordre de 1,15 % par
an). Cette baisse, due pour une bonne part à celle des crédits de recherche militaire jusqu’en 2002, fait
de la France (avec la Suède curieusement) un mauvais élève de l’Europe et elle conduit à une érosion de
notre bonne position en Europe : nous sommes passés d’un effort de R&D (public et privé) représentant
2,42 % du PIB en 1990 à un ratio de 2,2 % en 2000.
La production de la recherche française
L’évaluation des résultats de la recherche est toujours une tâche délicate. Toutefois, des indicateurs tels
que le nombre des publications scientifiques (dans des journaux à comité de lecture international), celui des brevets déposés et la part des technologies de pointe dans les exportations contribuent à faire cette
évaluation. Les indicateurs de l’OST, ainsi que ceux publiés d’ailleurs par la Commission Européenne
(basés notamment sur le Science citation index), révèlent essentiellement deux caractéristiques de la
production scientifique française :
celle-ci augmente significativement depuis 1992,
son impact (évalué sur la base des citations reçues par les articles) reste stable et légèrement inférieur
à la moyenne mondiale (toutes publications et tous pays confondus).
Le pourcentage des publications scientifiques européennes d’origine française (publiés par des laboratoires
français) s’établissait à 15,2 % (23,7 % pour le Royaume-Uni et 20,3 % pour l’Allemagne) ; avec un poids
mondial de 5,2 %, la France est au cinquième rang dans le monde. Il faut noter que ce chiffre n’inclut pas
les sciences humaines et sociales, malheureusement, car les bases de données internationales ne les intègrent
pas. Les performances françaises sont particulièrement bonnes en mathématiques (7,9 % en poids mondial),
plus qu’honorables en sciences de l’univers, physique-chimie, et biologie fondamentale. Nous sommes un peu
à la traîne en recherche médicale (4,7 % en poids mondial) et en sciences pour l’ingénieur (4,4 %), un secteur
où un effort important de rattrapage a été effectué ces cinq dernières années. De même, l’indice d’impact
des publications françaises est-il meilleur (supérieur à la moyenne mondiale) en mathématiques, en biologie
appliquée et écologie, et en physique que dans les autres disciplines. Enfin, il faut remarquer que le
nombre de publications françaises par tête d’habitant nous place, en 2001, dans une position européenne
moyenne tout comme ce qui concerne le nombre des publications les plus citées.
S’agissant des brevets, la situation de la France est inquiétante depuis plusieurs années. L’Allemagne a la première
place dans le palmarès des pays de l’UE pour les dépôts de brevets européens : 42,5 % contre 14,9 %
pour la France et 12,5 % pour le Royaume-Uni en 2000. Les positions française et britannique se sont
constamment érodées depuis cinq ans ; les domaines de l’instrumentation, des machines-mécanique-transferts
et de l’électronique-électricité ont connu la plus forte baisse (20 % environ de leur poids mondial). Cette
faiblesse française traduit probablement le fait que le dépôt de brevets n’est pas considéré comme un outil
stratégique par l’industrie française ; les dépôts de brevets par les organismes publics, qui sont en progrès, resteront
toujours, eux, très minoritaires. Ce constat sur la faiblesse française dans les dépôts de brevets doit être
nuancé, toutefois, en prenant en compte le poids de la France dans les exportations de biens de haute technologie
(biotechnologies, électronique, aéronautique, etc) : la France est le pays de l’UE où la proportion des
biens de haute technologie est le plus important dans ses exportations et elle est au troisième rang mondial
(à parité avec l’Allemagne) derrière les Etats-Unis et le Japon parmi les pays exportateurs de haute technologie.
On peut penser que la qualité de la recherche publique et privée française n’est pas sans responsabilité
dans cette bonne situation des exportations françaises de haute technologie.
Terminons ce rapide tour d’horizon avec les indicateurs de la science et de la technologie, en remarquant
que la recherche publique contribue fortement à la formation d’une main-d’œuvre qualifiée. En effet avec
7 docteurs formés pour 10 000 jeunes dans la classe d’âge 25-34 ans, la France se trouve dans une situation
nettement supérieure à la moyenne européenne (5,8 pour dix mille), une position équivalente à celle
du Royaume-Uni mais inférieure à celle de l’Allemagne, de la Finlande et de la Suède.
Une recherche de niveau international qui a besoin d’un nouveau dynamisme
Les performances de la recherche française sont incontestablement bonnes si l’on en juge par la progression
enregistrée sur près de dix ans dans le poids mondial de la France dans les publications. La relative faiblesse de notre indice d’impact est sans aucun doute inquiétante et ses raisons ne sont pas complètement claires. Dans
un certain nombre de disciplines telles que la médecine, la stratégie de publications peut être en cause, les laboratoires
ayant probablement tendance à publier dans des revues de moins grande visibilité ou notoriété. La
recherche française est certainement de niveau international mais la stagnation, ces toutes dernières années, de
notre poids mondial en publications dans certaines disciplines laisse supposer que la recherche française a
besoin d’une dynamique nouvelle. C’est en se plaçant sur le front de la science, souvent à la frontière de plusieurs
disciplines, en s’impliquant dans des coopérations internationales, en particulier européennes, avec les
meilleurs équipes que l’on parviendra à créer une nouvelle dynamique. Cela demande des moyens et surtoutenregistrée
sur près de dix ans dans le poids mondial de la France dans les publications. La relative faiblesse de
notre indice d’impact est sans aucun doute inquiétante et ses raisons ne sont pas complètement claires. Dans
un certain nombre de disciplines telles que la médecine, la stratégie de publications peut être en cause, les laboratoires
ayant probablement tendance à publier dans des revues de moins grande visibilité ou notoriété.
La recherche française est certainement de niveau international mais la stagnation, ces toutes dernières années,
de notre poids mondial en publications dans certaines disciplines laisse supposer que la recherche française a
besoin d’une dynamique nouvelle. C’est en se plaçant sur le front de la science, souvent à la frontière de plusieurs
disciplines, en s’impliquant dans des coopérations internationales, en particulier européennes, avec les
meilleurs équipes que l’on parviendra à créer une nouvelle dynamique. Cela demande des moyens et surtoutla
possibilité d’encourager une jeune génération à prendre la relève. Ceci suppose aussi des encouragements de
la part des pouvoirs publics et la confiance de l’opinion. La recherche française n’a pas démérité et ses acquis
montrent bien qu’elle sera capable de participer à cette relance si on lui en donne les moyens.
OST, Les chiffres clés de la Science et de la Technologie, Economica, 2003
Européen Commission, Third European Report on Science and Technology Indicators, Office des publications de la Commission européenne, Luxembourg, 2003
retour