Notre recherche est-elle en crise grave ?

par Jean-Baptiste Donnet, ancien Président d'Université, Président de l'Association des Anciens et Amis du CNRS

L'abondance d'articles, mises en garde, voire jugements et sombres prévisions qui nous sont assénés depuis un peu plus d'un an et débordent dans la grande presse (1)(2) amène à penser que le dispositif français de recherche souffre d'une baisse de régime grave et les comparaisons internationales qui nous sont données laissent craindre que notre position évolue déjà vers les moins performantes... sans espoir semble-t-il !

Que penser de cette avalanche d'évaluations et de pronostics ? Notre association des anciens du CNRS peut-elle rester insensible ?

J'ai déjà été amené, il y a deux ans, à réagir contre une publication, un libelle plutôt, intitulé «CNRS» dossier IFRAP N°71(3), suivie d'un livre dont le titre laissait présager une analyse sans nuances (4) et où l'on trouvait plusieurs erreurs factuelles ou d'interprétation.

Si mon rapport de l'époque (5) ne fut pas publié et simplement transmis à la Présidence et à la Direction générale du CNRS, après approbation par notre Conseil, il en va autrement aujourd'hui où la convergence des analyses autorisées ne peut nous laisser silencieux ; nous avons donc estimé devoir leur consacrer un numéro de notre Bulletin.

L'aspect récurrent des attaques contre le CNRS ainsi d'ailleurs que de certaines solutions proposées dans quelques articles récents (notamment le rattachement à l'Université déjà proposé dans les années 1950) n'est pas l'essentiel ; ce qui frappe c'est la sévérité des jugements reflétée déjà par certains titres (1)(2). Et l'on ne peut manquer de relever que, fréquemment, c'est au CNRS que l'on impute très largement les faiblesses soulignées qui portent sur l'ensemble de la recherche française (publique et privée) avec une présentation globale qui, ne distinguant pas les disciplines, fait supporter à celles de nos disciplines les plus performantes et dont le classement des indices d'impact est correct, les mauvaises performances de certaines spécialités, de même que le CNRS est mis en accusation au nom de la sous-performance (réelle ou non) de l'ensemble de la recherche française (et, en particulier, de vastes ensembles universitaires). L’ensemble de la recherche de notre pays représente cependant 180.000 fonctionnaires et agents de l’Etat parmi lesquels le CNRS compte pour environ 26.000 personnes (11.328 chercheurs et 14.461 techniciens) c'est-à-dire 14,4%...(6) Une première remarque consiste déjà à noter qu’il n’est pas raisonnable d’imputer à moins de 15% d’un ensemble le jugement qui concerne la totalité et ceci bien que le CNRS intervienne pour près de 50 % de l’ensemble des publications scientifiques françaises (49,5 %) (7). Une seconde remarque est la part mondiale des productions scientifiques de notre pays qui est restée constante(5,2%°) depuis cinq ans, après une légère augmentation (8).

Quant aux remèdes proposés on trouve souvent (presque dans le même souffle) une critique de l'Université «gravement paupérisée, dépourvue d'autonomie» et de notre recherche «celle qui coûte le plus cher au monde» et des propositions de modifications profondes du CNRS impliquant sa transformation en «une agence de moyens», voire sa suppression pure et simple.

Deux ouvrages récents ont traité de cette question (9)(10) ; dans «L'Université maltraitée» les auteurs proposaient bel et bien, selon O. Postel-Vinay (11), de «jeter le système aux orties» et «de faire de l'Université le poumon de la recherche», «en mettant les universités en concurrence tout en leur donnant une autonomie réelle et en leur permettant de «sélectionner… leurs étudiants et leurs enseignants chercheurs» avec quelques mesures phares à la clé : «supprimer les diplômes nationaux, mettre en extinction les corps de chercheurs fonctionnaires» et... «ôter (au) CNRS son statut de plus gros organisme de recherche du monde pour en faire une agence de moyens»... !

La publication du Troisième rapport sur la science et la technologie de la Commission européenne (12) a, par ailleurs, montré que les industriels européens sont nettement moins impliqués dans le financement de la R et D que leurs homologues américains, voire japonais, et que c’est la France qui forme le plus de scientifiques et de technologues devant la Grande-Bretagne et l’Allemagne (13) ; d’autre part, la publication récente du rapport du «Comité national d’évaluation de la recherche», le CNER (cf. note 6), a souligné que la «bibliométrie», c’est-à-dire l’utilisation des indices d’impact de l’I.S.I, est d’un «maniement délicat » justifiant des mises en garde contre une exploitation abusive et exigeant certaines précautions dans les interprétations. Ce rapport (2003) du CNER est complété par les avis et observations des directions des grands organismes de recherches de notre pays, avis et observations fort intéressants. Les précautions nécessaires pour l’utilisation de la bibliométrie ont été également rappelées dans le dernier numéro de la lettre de l’Observatoire des sciences et des techniques (cf. note 8).

Quoi qu’il en soit, nous sommes bien en présence d'une véritable contestation du système national de recherche (et d'enseignement supérieur), le CNRS étant clairement visé tant dans ses caractéristiques et performances que son mode de fonctionnement. Des «pistes pour la recherche» ont été proposées récemment (14) qui, sans avoir l'aspect dramatique de certaines des recommandations évoquées, permettraient néanmoins une profonde évolution...

Dans cette remise en cause où plusieurs éminentes personnalités sont intervenues, nous remarquerons que les indicateurs gagnent à être regardés soigneusement et que de nombreux indices d'impact des publications par discipline ainsi les dépôts de demandes de brevets européens (15) ne nous placent pas en si mauvaise position, non plus que le classement selon les «indicateurs de force technologique» (16) selon lequel la France est le pays qui vient au premier rang (suivi par le Japon et le Canada) en ce qui concerne les brevets déposés aux U.S.A, pour les nanotechnologies, entre 1975 et 2000.

Il était nécessaire de réfuter des critiques dont certaines, par une présentation inexacte ou tendancieuse, relèvent de la malveillance calomnieuse et d’autres surprennent par leur absence d’esprit scientifique. L’article de Pierre Papon, Président honoraire de l’Observatoire des sciences et des techniques, suivi de la note de Serge Bauin de l’Unité d’indicateurs de politique scientifique du CNRS, disposent de ces critiques. Au-delà de la défense, il fallait l’illustration. Le grand article du Président du CNRS, Gérard Mégie y pourvoit. En prenant l’exemple des recherches interdisciplinaires sur le changement climatique, il illustre ce en quoi le CNRS joue un rôle fondamental et irremplaçable dans la recherche scientifique de notre pays. En mobilisant ses meilleurs chercheurs, il identifie tous les paramètres d’un problème crucial pour l’humanité ; il conçoit le système de veille et d’alerte approprié ; il définit les mesures préventives et correctrices les plus aptes à contenir l’aggravation du phénomène aux conséquences, hélas, trop prévisibles ; il informe et prévient l’opinion et les pouvoirs publics, afin que les décisions qui conviennent soient prises. On imagine mal une agence de moyens ou même une très grande université comme MIT ou Caltech jouant un tel rôle, qui nécessite une masse critique de savoirs et de compétences scientifiques dépassant largement les ressources de pareil établissement. Par cet exemple – et on pourrait en citer maints autres - la vocation du CNRS apparaît clairement : se maintenir constamment à la pointe du progrès des connaissances, de base et appliquées, dans toutes les disciplines, au service de notre pays et, plus largement, de l’humanité.

Nous attendons les commentaires de nos membres et souhaitons que l’efficacité et l’avenir du CNRS soient examinés sereinement, avec pertinence et en évitant des «verdicts» trop rapides.

Je tiens à remercier les auteurs qui ont contribué à ce numéro spécial et notre vice-président, M. Edmond Lisle, pour son aide.

Jean-Baptiste DONNET


Bibliographie

  1. Olivier Postel-Vinay, «La défaite de la science française», La Recherche, 352 (avril 2002), p.60-73; «L'avenir de la science française», La Recherche, 353 (mai 2002), p.66-73.
  2. Annie Kahn, «La situation de la recherche française, mal placée dans le peloton européen, est alarmante», Le Monde, IV, juillet 2001. «Un plan Orsec pour la recherche française» (courrier), La Recherche, 359 (décembre 2002).-Pierre Le Hir, «La recherche française dans la spirale du déclin», Le Monde, 12/03/2003, p. 24.-Annie Kahn, «Le difficile transfert du public au privé» Le Monde, ibid.-Hervé Morin, «Crise des vocations et fuite des cerveaux», Le Monde, ibid.-François Jacob, «Recherche : jusqu'où ira le déclin ?», Le Monde, 08/04/2003. Henri Audier, «Il faut sauver notre recherche scientifique», Le Monde, ibid.- Paul Loubière, «La perte de crédit(s) du CNRS», Challenges, 26/06/2003.
  3. Dossier IFRAP (Institut Français pour la Recherche sur les Administrations Publiques), n°71, novembre 2000.
  4. Bernard Zimmern, Les fabricants de chômage, Plon, 2002.
  5. Jean-Baptiste Donnet, Commentaires et analyses concernant le dossier IFRAP n°71, intitulé «Le CNRS» (08/06/2001) et «La planque des chercheurs à vie» (18/03/2002).
  6. «Evaluation de la recherche publique dans les établissements français», La Documentation française, ISBN 2 11 00 53, 194 (2003).
  7. «Les publications des laboratoires CNRS et leur impact», UNIPS/DEP-CNRS (2003)
  8. «La recherche publique en France : plaidoyer pour un usage raisonné des indicateurs», La Lettre de l'OST, n°26 (2003).
  9. Olivier Postel-Vinay, Splendeur et misère de la science française, Eyrolles, 2002.
  10. Jean-Hervé Lorenzi et Jean-Jacques Payan, L'Université maltraitée, Plon, 2003.
  11. Olivier Postel-Vinay, «Au coeur du déclin de la Science : les syndicats de chercheurs fonctionnaires», Le Monde, 24/04/2003, p.15.
  12. «Towards a European Research Area : indicators for bencharking of national policies», Key Figures, 2001.
  13. G. Schorch, «L'actualité chimique», 6,7-9, 2003.
  14. Ph. Kourilsky, «Des pistes pour la recherche», Le Monde, 05/07/2003, p.15.-Guy Ourisson, «Pourquoi ne pas copier ce qui peut l'être ?», La Recherche, 353 (mai 2002), p. 72.
  15. «L'Allemagne en tête des dépôts de brevets européens», Les Echos, 02/07/2003.
  16. «Nanotechnology strength indicators : international ranking based on US patents», Nanotechnology 14, R1-R7, 2003.

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