L'abondance d'articles, mises en garde, voire jugements et sombres prévisions qui
nous sont assénés depuis un peu plus d'un an et débordent dans la grande presse (1)(2)
amène à penser que le dispositif français de recherche souffre d'une baisse de régime
grave et les comparaisons internationales qui nous sont données laissent craindre que
notre position évolue déjà vers les moins performantes... sans espoir semble-t-il !
Que penser de cette avalanche d'évaluations et de pronostics ? Notre association
des anciens du CNRS peut-elle rester insensible ?
J'ai déjà été amené, il y a deux ans, à réagir contre une publication, un libelle
plutôt, intitulé «CNRS» dossier IFRAP N°71(3), suivie d'un livre dont le titre
laissait présager une analyse sans nuances (4) et où l'on trouvait plusieurs erreurs
factuelles ou d'interprétation.
Si mon rapport de l'époque (5) ne fut pas publié et simplement transmis à la
Présidence et à la Direction générale du CNRS, après approbation par notre
Conseil, il en va autrement aujourd'hui où la convergence des analyses autorisées
ne peut nous laisser silencieux ; nous avons donc estimé devoir leur consacrer
un numéro de notre Bulletin.
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L'aspect récurrent des attaques contre le CNRS ainsi d'ailleurs que de certaines
solutions proposées dans quelques articles récents (notamment le rattachement
à l'Université déjà proposé dans les années 1950) n'est pas l'essentiel ; ce qui
frappe c'est la sévérité des jugements reflétée déjà par certains titres (1)(2). Et l'on
ne peut manquer de relever que, fréquemment, c'est au CNRS que l'on impute
très largement les faiblesses soulignées qui portent sur l'ensemble de la
recherche française (publique et privée) avec une présentation globale qui, ne
distinguant pas les disciplines, fait supporter à celles de nos disciplines les plus
performantes et dont le classement des indices d'impact est correct, les mauvaises
performances de certaines spécialités, de même que le CNRS est mis en
accusation au nom de la sous-performance (réelle ou non) de l'ensemble de la
recherche française (et, en particulier, de vastes ensembles universitaires).
L’ensemble de la recherche de notre pays représente cependant 180.000 fonctionnaires
et agents de l’Etat parmi lesquels le CNRS compte pour environ
26.000 personnes (11.328 chercheurs et 14.461 techniciens) c'est-à-dire
14,4%...(6) Une première remarque consiste déjà à noter qu’il n’est pas raisonnable
d’imputer à moins de 15% d’un ensemble le jugement qui concerne la
totalité et ceci bien que le CNRS intervienne pour près de 50 % de l’ensemble
des publications scientifiques françaises (49,5 %) (7). Une seconde remarque est
la part mondiale des productions scientifiques de notre pays qui est restée
constante(5,2%°) depuis cinq ans, après une légère augmentation (8). |
Quant aux remèdes proposés on trouve souvent (presque dans le même souffle) une critique de
l'Université «gravement paupérisée, dépourvue d'autonomie» et de notre recherche «celle qui coûte le
plus cher au monde» et des propositions de modifications profondes du CNRS impliquant sa transformation
en «une agence de moyens», voire sa suppression pure et simple.
Deux ouvrages récents ont traité de cette question (9)(10) ; dans «L'Université maltraitée» les auteurs proposaient
bel et bien, selon O. Postel-Vinay (11), de «jeter le système aux orties» et «de faire de l'Université
le poumon de la recherche», «en mettant les universités en concurrence tout en leur donnant une autonomie
réelle et en leur permettant de «sélectionner… leurs étudiants et leurs enseignants chercheurs» avec
quelques mesures phares à la clé : «supprimer les diplômes nationaux, mettre en extinction les corps de
chercheurs fonctionnaires» et... «ôter (au) CNRS son statut de plus gros organisme de recherche du
monde pour en faire une agence de moyens»... !
La publication du Troisième rapport sur la science et la technologie de la Commission européenne (12) a, par
ailleurs, montré que les industriels européens sont nettement moins impliqués dans le financement de la
R et D que leurs homologues américains, voire japonais, et que c’est la France qui forme le plus de scientifiques
et de technologues devant la Grande-Bretagne et l’Allemagne (13) ; d’autre part, la publication
récente du rapport du «Comité national d’évaluation de la recherche», le CNER (cf. note 6), a souligné
que la «bibliométrie», c’est-à-dire l’utilisation des indices d’impact de l’I.S.I, est d’un «maniement délicat
» justifiant des mises en garde contre une exploitation abusive et exigeant certaines précautions dans
les interprétations. Ce rapport (2003) du CNER est complété par les avis et observations des directions
des grands organismes de recherches de notre pays, avis et observations fort intéressants. Les précautions
nécessaires pour l’utilisation de la bibliométrie ont été également rappelées dans le dernier numéro de la
lettre de l’Observatoire des sciences et des techniques (cf. note 8).
Quoi qu’il en soit, nous sommes bien en présence d'une véritable contestation du système national de
recherche (et d'enseignement supérieur), le CNRS étant clairement visé tant dans ses caractéristiques et
performances que son mode de fonctionnement. Des «pistes pour la recherche» ont été proposées
récemment (14) qui, sans avoir l'aspect dramatique de certaines des recommandations évoquées, permettraient
néanmoins une profonde évolution...
Dans cette remise en cause où plusieurs éminentes personnalités sont intervenues, nous remarquerons
que les indicateurs gagnent à être regardés soigneusement et que de nombreux indices d'impact des publications
par discipline ainsi les dépôts de demandes de brevets européens (15) ne nous placent pas en si mauvaise
position, non plus que le classement selon les «indicateurs de force technologique» (16) selon lequel
la France est le pays qui vient au premier rang (suivi par le Japon et le Canada) en ce qui concerne les
brevets déposés aux U.S.A, pour les nanotechnologies, entre 1975 et 2000.
Il était nécessaire de réfuter des critiques dont certaines, par une présentation inexacte ou tendancieuse, relèvent
de la malveillance calomnieuse et d’autres surprennent par leur absence d’esprit scientifique. L’article
de Pierre Papon, Président honoraire de l’Observatoire des sciences et des techniques, suivi de la note de
Serge Bauin de l’Unité d’indicateurs de politique scientifique du CNRS, disposent de ces critiques. Au-delà
de la défense, il fallait l’illustration. Le grand article du Président du CNRS, Gérard Mégie y pourvoit. En
prenant l’exemple des recherches interdisciplinaires sur le changement climatique, il illustre ce en quoi le
CNRS joue un rôle fondamental et irremplaçable dans la recherche scientifique de notre pays. En mobilisant
ses meilleurs chercheurs, il identifie tous les paramètres d’un problème crucial pour l’humanité ; il
conçoit le système de veille et d’alerte approprié ; il définit les mesures préventives et correctrices les plus aptes à contenir l’aggravation du phénomène aux conséquences, hélas, trop prévisibles ; il informe et prévient
l’opinion et les pouvoirs publics, afin que les décisions qui conviennent soient prises. On imagine mal
une agence de moyens ou même une très grande université comme MIT ou Caltech jouant un tel rôle, qui
nécessite une masse critique de savoirs et de compétences scientifiques dépassant largement les ressources de
pareil établissement. Par cet exemple – et on pourrait en citer maints autres - la vocation du CNRS apparaît
clairement : se maintenir constamment à la pointe du progrès des connaissances, de base et appliquées,
dans toutes les disciplines, au service de notre pays et, plus largement, de l’humanité.
Nous attendons les commentaires de nos membres et souhaitons que l’efficacité et l’avenir du CNRS
soient examinés sereinement, avec pertinence et en évitant des «verdicts» trop rapides.
Je tiens à remercier les auteurs qui ont contribué à ce numéro spécial et notre vice-président, M. Edmond
Lisle, pour son aide.
Jean-Baptiste DONNET