Conclusion

par Hubert Curien, ancien Président de l’Académie des Sciences, ancien Ministre de la Recherche, a été Directeur Général du CNRS de 1969 à 1973
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Le Président de notre Association, Jean-Baptiste Donnet, a eu l’heureuse idée de consacrer ce numéro du Bulletin à la publication des opinions de quelques-uns d’entre nous sur l’état présent de la recherche en France. La presse quotidienne et périodique a publié à ce propos bon nombre d’articles qui ne portent pas à l’optimisme. Mais l’auto-flagellation n’est pas plus acceptable que l’autosatisfaction. Il était bon que quelques acteurs bien connus sur la scène de la recherche nous fassent part de leur opinion. Je me joins à Jean-Baptiste Donnet en souhaitant que ces prises de position, énoncées avec clarté, suscitent vos commentaires.

Nul doute que les Sciences ont bien changé en un demi-siècle. Il n’est pas inutile de rappeler que les organismes de recherche ont changé, eux aussi. Souvenez-vous, par exemple, du grand souffle apporté par Pierre Jacquinot, qui a redéfini, il y a quarante ans, les relations entre le CNRS et les Universités en créant le concept de «formations associées» et le Collège des Directeurs Scientifiques. Avoir une équipe de direction plus proche des acteurs, normaliser les relations entre les Universités et le CNRS, tel était l’objet de cette réforme.

Le temps qui passe nous a apporté une croissance abusive du poids administratif qu’il faut impérativement délester. Le Comité National de la Recherche quant à lui est, en fait, plus un organe de gestion interne, qu’un instrument de politique scientifique pour notre pays.

Et les crédits consacrés à la recherche, qui ont connu parfois quelques embellies appréciées, n’ont pas l’ampleur qui leur est donnée dans les grands pays avancés. Chacun aura apprécié que le Gouvernement vienne d’afficher la Recherche au nombre de ses six priorités. Puissent les aléas économiques et budgétaires des temps à venir ne pas contrarier ces bonnes intentions ! Les 3 % mythiques du PNB consacrés à la Recherche seront-ils un jour atteints ?

Mais les critiques les plus sévères portent plus souvent sur la qualité que sur la quantité. L’usage des «indicateurs» n’est cependant pas toujours pratiqué sereinement. Les réflexions de Pierre Papon et Serge Bauin à ce propos sont éclairantes.

Une restructuration de l’organisation de la recherche en France serait bienvenue. Les collègues qui s’expriment dans ce Bulletin en sont d’accord, et particulièrement le Président du CNRS, Gérard Mégie. La consolidation de l’Europe nous apporte aussi de nouvelles bases comparatives et coopératives. Nous ne manquons pas d’outils européens pour travailler dans ce sens. G. Mégie cite, entre autres, la Fondation Européenne de la Science, dont nous pourrions faire un plus grand usage, notamment dans les travaux d’évaluation ou la définition de programmes européens ambitieux dans les secteurs émergents.

Les maîtres mots des discours modernes sur la recherche et la technologie sont : interdisciplinarité et intégration. Le «génie des procédés» intègre les matériaux de la molécule à la production de masse, les processus de la mécanique, à la thermodynamique, à la biologie et à l’informatique. Les tests de qualité et de fiabilité des produits au traitement des sous-produits. A tous les stades, la recherche intervient. Elle est même essentielle. Mais l’interdisciplinarité et l’intégration ne prennent toute leur force que si l’on sait aussi cultiver «le cœur des disciplines». L’évaluation, dans ces perspectives, des travaux financés par le CNRS n’est pas une tâche aisée, elle est cependant cruciale pour améliorer la qualité de la Recherche et son image dans la Société.

Le CNRS est, certes, bien loin d’ignorer l’ardente nécessité d’une relation «concertante» entre les chercheurs et le public. Il ne suffit pas seulement d’expliquer, il convient aussi d’écouter et de faire en sorte que les interlocuteurs extérieurs se retrouvent peu ou prou dans les orientations choisies et dans les décisions prises.

Chacun sait bien que la découverte ne peut fleurir que dans un climat de confiance et de grande liberté. Chacun sait aussi qu’une recherche fructueuse ne peut se faire sans moyens, de plus en plus importants, en hommes et en supports financiers. Nos concitoyens doivent pouvoir prendre la mesure de cet effort. Quelques grands prêtres du prêchi-prêcha ironisent à l’occasion sur les «chercheurs qui ne trouvent guère». Quelques va-t-en-guerre confirmés ont stigmatisé les "chercheurs en chaises longues". Leurs propos, lorsqu’ils sont acides et acerbes, nous font mal. Mais nous ne devons pas, nous-mêmes, montrer trop de faiblesse à motivation corporative à l’égard d’éventuels chercheurs déficients. Nous pouvons aider ceux de nos collègues qui se sont trompés de vocation ou qui ont épuisé leur réserve d’enthousiasme à trouver des issues valorisantes.

Dans le même temps, il convient d’assurer à nos jeunes collègues des moyens de travail et des perspectives d’épanouissement et de responsabilité qui les incitent à ne pas prendre le large vers des rivages plus ou moins lointains qui leur paraissent plus prometteurs.

Il est, en tout cas, grand temps de sortir du climat morose qui vient embrumer nos matins clairs. Réformons courageusement ce qui doit l’être. Alors, les présents contempteurs de notre Recherche trouveront des arguments pour nous aider en toute sérénité.

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