16 mars 2006 - Astronomie et astrologie en Mésopotamie antique et en Chine

Conférence de M. Jean-Marie Fehrenbach

L'écriture apparaît au troisième millénaire en Mésopotamie, et au second millénaire en Chine. Dès les premiers témoignages de l'écriture, on note l'existence de préoccupations relatives aux phénomènes célestes et à leur signification. Jusqu'à l'établissement de relations durables et relativement organisées à finalité commerciale, (routes de la soie), les civilisations mésopotamienne et chinoise se développent, en toute indépendance relative. L'activité des astronomes (et astrologues), dans chacun de ces deux mondes organisés, est très liée au pouvoir. De ce fait, cette activité bénéficie d'un statut particulier, en Chine comme en Mésopotamie, et nous disposons d'un volume non négligeable de témoignages écrits. Il est donc possible de parcourir de manière comparée l'histoire de ces deux astronomies. Il y a lieu de noter que, dans ces deux cultures, astronomie et astrologie sont inséparables : il s'agit de sociétés agricoles, pour lesquelles la détermination précise des cycles naturels et du calendrier présentait une grande importance. De plus, l'empereur de Chine, «fils du ciel», se devait de maîtriser tous les phénomènes célestes, y compris ceux de nature inhabituelle, (éclipses par exemple), afin de conserver sa réputation. En Mésopotamie, la situation est un peu différente : il y faut pouvoir interpréter les signes inscrits par les divinités dans le ciel afin de protéger le pouvoir et la cité de maux annoncés. Sont plus particulièrement présentés, pour chacune de ces cultures: les liens entre astronomie et astrologie, les principaux types de documents disponibles, les cycles et le calendrier, les moyens, les représentations, la vision de l'univers, les apports de nature «scientifique».

En Mésopotamie

Les documents

Dès 2400 BC, à Ebla en Syrie, la constellation des Pléiades est mentionnée. Cette constellation joue un rôle particulier à cette époque, car son lever héliaque a lieu vers l'équinoxe de printemps. A Mari, au 18e siècle BC, des techniques de prédiction font l'objet de documents écrits.

A Ninive, on dispose de 700 tablettes d'annales historiques et astrologiques au premier millénaire BC. Un planisphère circulaire du 7e siècle, en argile cuite, y a été retrouvé, qui porte 8 secteurs et mentionne une vingtaine de constellations.

A Babylone, au 3e siècle BC, des almanachs très précis, établis avec des formules empiriques fournissent des éphémérides remarquables pour la position des planètes.

Cycles et calendrier

Le jour est divisé en 12 parties égales, (notre cadran horaire comporte encore 12 divisions), et 6 veilles de durées inégales. Le mois lunaire est la base du calendrier, (29,5 jours), ce qui impose le redoublement d'un mois tous les trois ans pour assurer la cohérence avec l'année solaire : dès le 6e siècle; le cycle de 19 ans est identifié (cycle de Méton des grecs). L'année qui se compose de deux saisons a son début à l'équinoxe de printemps dès le second millénaire, (Nippour), mais certaines cultures conservent un début d'année à l'équinoxe d'automne, (calendrier hébreu).

Les moyens

Le ciel est très favorable à l'observation au Moyen- Orient. Néanmoins, pour assurer la sécurité du pouvoir, on multiplie les sites. Les ziggurats, (édifice religieux fait de la superposition de plates-formes de dimensions décroissantes, dont la plus petite, au sommet, porte une chapelle), sont certainement utilisées par les observateurs. Aucun instrument n'a été retrouvé à ma connaissance, mais gnomons et polos (le gnomon est un cadran solaire primitif, constitué d'une simple tige dont l'ombre se projette sur une surface plane), existaient certainement. La profession d'astrologue est attachée au pouvoir avec les avantages et les risques que cela comporte. On doit noter le remarquable stockage de l'information, qui a abouti notamment à la capacité de prévoir les mouvements avec précision.

Représentations

L'univers est constitué d'un océan primordial d'eau liquide que les dieux ont séparé en eaux du haut, (au-dessus du ciel), et en eaux du bas, (la mer, la nappe phréatique). Cette vision de l'univers qui est. celle de Babylone au 10e siècle BC sera conservée par les Juifs au retour de l'exil, après 538 ; elle figure explicitement dans le récit de la création au début du livre de la Genèse.

Le ciel est une grosse horloge. Des constellations sont identifiées pour servir de référence : au premier millénaire, à Babylone, 66 constellations sont utilisées, dans trois zones circulaires autour du pôle, les voies d'Enlil, d'Anou et d'Ea, du nom des dieux de l'atmosphère, du ciel et du monde souterrain respectivement. Le planisphère de Ninive présentait 8 secteurs, on trouve ensuite un zodiaque à 36 «champs», avant le zodiaque classique à 12 cases, en zone équatoriale, qui n'apparaît qu'au 5e siècle.

Astrologie

Le ciel est un miroir de la terre et parfois du palais, (ainsi, le carré de Pégase figure Babylone). Les 7 astres mobiles que sont lune, soleil et planètes, (se souvenir de ce que la semaine a 7 jours), sont des messagers, leur position par rapport aux astres fixes a une signification qu'il faut déchiffrer. Le foie des animaux est aussi utilisé, comme une réplique du ciel, ce qui est particulièrement utile en cas d'urgence, en plein jour. Un très beau modèle de foie en argile a été retrouvé, qui servait à la formation des devins. Les comètes sont toujours néfastes. Les présages associés aux éclipses ont une interprétation qui dépend d'autres paramètres. Dans certains cas, une éclipse peut être favorable : c'est le cas pour Sargon, le 24 octobre 714, au cours de sa 8e campagne contre ses voisins d'Ourartou, l'éclipse devenant présage d'une victoire annoncée.

Le souverain peut se protéger du «mal de l'éclipse», censé être mortel : il lui suffit de disparaître pendant 100 jours, en mettant sur le trône à sa place, avec tous les attributs royaux, un de ses sujets que l'on fera empoisonner, et le tour est joué ! Certains princes ont utilisé ce subterfuge pour faire disparaître des opposants. Le métier d'astronome est plutôt stressant si l'on en croit certaines archives car «monter la garde» face au ciel et interpréter les signes rapidement n'est pas de tout repos.

Isaïe, qui a vécu l'exil à Babylone, ne parait pas avoir les astronomes en très haute estime :

«Qu'ils se lèvent donc pour te sauver, ceux qui détaillent les cieux, qui observent les étoiles et font savoir pour chaque mois ce qui doit advenir. Ils seront comme des fétus de paille que le feu brûlera!... », (Is. Ch.47, ver.13-14).

Premières conclusions

On dispose en Mésopotamie d'une quantité importante de documents écrits qui reflètent une activité intense et organisée d'observation. Cette activité a pour finalité dominante la protection du prince et de la cité. La connaissance des mouvements est élaborée, le lever et le coucher du soleil largement utilisés comme références. On ne dispose pas de connaissances sur les moyens, les représentations cartographiques paraissent tardives. Mais que d'archives !

En Chine

Les documents

Une tradition légendaire fait remonter l'astronomie chinoise à 2600 BC.

Sous les Shang, vers 1400 BC, on se sert d'étoiles pour vérifier la position des saisons, et on voit apparaître la mention d'éclipses sur des ossements gravés d'idéogrammes utilisés à des fins divinatoires.

A l'époque des royaumes combattants, au 5e siècle BC, «des annales des printemps et des automnes» rapportent qu'une comète (xing-bo), est entrée dans la constellation de la Grande Ourse (bei-dou). Les archives chinoises mentionnent 29 passages de la comète de Halley, de -240 à + 1910, et 60 novae ou supernovae, du 11e siècle BC au 18e siècle AD.

Pouvoir et astronomie

L'empereur est le fils du ciel, son symbole dans le ciel deviendra l'étoile polaire. Dans le palais impérial, vaste rectangle au coeur d'une cité rectangulaire, le méridien local est matérialisé en ligne centrale. Seul l'empereur se déplace sur «le méridien», ses sujets disposent d'escaliers et de cheminements de part et d'autre, au voisinage de l'axe central de la cité interdite... L'idéogramme Zhong qui figure le «milieu» reflète bien cette géométrie ; la Chine est «l'Empire du Milieu».

Les astronomes sont dès le premier millénaire des fonctionnaires de second rang, attachés à l'Empereur, ils disposent des même avantages et courent les mêmes risques que les médecins de l'Empereur. En outre, lorsqu'il y a changement de dynastie par la violence, ils sont souvent pourchassés et leurs archives détruites.

Cycles et calendrier

Les cycles lunaire et solaire sont bien identifiés dès 1400 BC. Outre le calendrier lunaire corrigé périodiquement pour demeurer en cohérence avec le cycle solaire, il existe un calendrier rituel, essentiellement de nature symbolique chaque année y est repérée par un couple constitué par un des dix «troncs célestes» et l'un des douze «rameaux terrestres ». Ce calendrier rituel comporte un cycle de douze ans et un autre de soixante. Ici, quatre saisons sont identifiées, ainsi que quatre secteurs du ciel, les «pillais», figurés par un dragon pour printemps et est ; un tigre pour automne et ouest, une tortue pour hiver et nord, un oiseau pour été et sud. Ces quatre signes sont très présents dans la tradition chinoise, ils figurent en particulier sur les tuiles d'extrémité des toitures traditionnelles pour des motifs propitiatoires. Le jour est aussi divisé en 12 parties.

Moyens et instruments

Le gnomon est utilisé très tôt pour la mesure des ombres. Ont été retrouvés à Luo-yang, capitale des Han orientaux, les ruines d'un bâtiment observatoire. Il existe encore à Dengfeng une tour pour mesure de l'ombre, datant du 13e siècle AD, capable d'une grande précision, surtout si on y associe la technique du définisseur d'ombre dont on a retrouvé des maquettes.

On dispose d'un instrument circulaire étrange, (dont le mode d'emploi reste mystérieux), de l'époque des Han, (environ - 200) constitué par deux disques de bois laqué noir dont l'un porte la marque des 18 secteurs du référentiel traditionnel chinois pour le ciel, les 18 «xiu» et leurs identifiants, et l'autre porte une représentation de la Grande Ourse et des quatre palais du ciel.

La sphère armillaire a été utilisée très tôt, avec une géométrie simplifiée, pour faciliter les visées, sans doute dès le début de l'ère chrétienne.

On dispose de cadrans solaires plus récents, d'un modèle strictement équatorial.

Représentations

Le ciel est vu comme un oeuf dont le jaune est la terre ou comme un grand vide où flottent les objets célestes. Ce ciel est découpé en 18 secteurs inégaux depuis le 14e siècle BC.

La notion d'équateur céleste intervient très tôt : celui-ci est défini comme la ligne médiane des positions extrêmes de la lune. Cette notion conduit à une représentation équatoriale du ciel qui apparaît clairement sur les cartes circulaires dont on dispose à partir du 6e siècle AD.

On notera des catalogues d'étoiles et des cartes de type Mercator.

Quelques conclusions

En Chine se révèle un intérêt très ancien pour le ciel, avec pour finalité la maîtrise du calendrier et des phénomènes naturels par le pouvoir. Les astronomes sont des fonctionnaires.

Une instrumentation originale a été retrouvée, ainsi que des cartes. Il faut noter tout particulièrement la longue période d'enregistrement continu des phénomènes, et une vision équatoriale du ciel très en avance sur l'Occident.

Une remarque d'astronome à caractère archéologique : l'étude attentive de la carte peinte en plafond d'un temple à l'époque Ming (vers 1453), montre qu'il s'agit d'une copie de carte de l'époque Tang (618 à 907) ; la position du pôle par rapport aux constellations permet de faire la correction (effet de précession des équinoxes).

Texte établi par Serge Bories, d'après un document fourni par J.M. Fehrenbach.

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