L'écriture apparaît au troisième millénaire en Mésopotamie, et au second millénaire
en Chine. Dès les premiers témoignages de
l'écriture, on note l'existence de préoccupations relatives
aux phénomènes célestes et à leur signification.
Jusqu'à l'établissement de relations durables et
relativement organisées à finalité commerciale,
(routes de la soie), les civilisations mésopotamienne
et chinoise se développent, en toute indépendance
relative. L'activité des astronomes (et astrologues),
dans chacun de ces deux mondes organisés,
est très liée au pouvoir. De ce fait, cette activité
bénéficie d'un statut particulier, en Chine
comme en Mésopotamie, et nous disposons d'un
volume non négligeable de témoignages écrits. Il
est donc possible de parcourir de manière comparée
l'histoire de ces deux astronomies.
Il y a lieu de noter que, dans ces deux cultures,
astronomie et astrologie sont inséparables : il s'agit
de sociétés agricoles, pour lesquelles la détermination
précise des cycles naturels et du calendrier
présentait une grande importance. De plus, l'empereur
de Chine, «fils du ciel», se devait de maîtriser
tous les phénomènes célestes, y compris ceux
de nature inhabituelle, (éclipses par exemple), afin
de conserver sa réputation. En Mésopotamie, la
situation est un peu différente : il y faut pouvoir
interpréter les signes inscrits par les divinités dans
le ciel afin de protéger le pouvoir et la cité de
maux annoncés.
Sont plus particulièrement présentés, pour chacune
de ces cultures: les liens entre astronomie et
astrologie, les principaux types de documents disponibles,
les cycles et le calendrier, les moyens, les
représentations, la vision de l'univers, les apports
de nature «scientifique».
En Mésopotamie
Les documents
Dès 2400 BC, à Ebla en Syrie, la constellation des
Pléiades est mentionnée. Cette constellation joue
un rôle particulier à cette époque, car son lever
héliaque a lieu vers l'équinoxe de printemps.
A Mari, au 18e siècle BC, des techniques de prédiction
font l'objet de documents écrits.
A Ninive, on dispose de 700 tablettes d'annales
historiques et astrologiques au premier millénaire
BC. Un planisphère circulaire du 7e siècle, en argile
cuite, y a été retrouvé, qui porte 8 secteurs et
mentionne une vingtaine de constellations.
A Babylone, au 3e siècle BC, des almanachs très
précis, établis avec des formules empiriques fournissent
des éphémérides remarquables pour la
position des planètes.
Cycles et calendrier
Le jour est divisé en 12 parties égales, (notre
cadran horaire comporte encore 12 divisions), et 6
veilles de durées inégales. Le mois lunaire est la
base du calendrier, (29,5 jours), ce qui impose le
redoublement d'un mois tous les trois ans pour
assurer la cohérence avec l'année solaire : dès le 6e
siècle; le cycle de 19 ans est identifié (cycle de
Méton des grecs). L'année qui se compose de deux
saisons a son début à l'équinoxe de printemps dès
le second millénaire, (Nippour), mais certaines
cultures conservent un début d'année à l'équinoxe
d'automne, (calendrier hébreu).
Les moyens
Le ciel est très favorable à l'observation au Moyen-
Orient. Néanmoins, pour assurer la sécurité du pouvoir,
on multiplie les sites. Les ziggurats, (édifice religieux
fait de la superposition de plates-formes de
dimensions décroissantes, dont la plus petite, au sommet,
porte une chapelle), sont certainement utilisées
par les observateurs. Aucun instrument n'a été retrouvé
à ma connaissance, mais gnomons et polos (le gnomon
est un cadran solaire primitif, constitué d'une
simple tige dont l'ombre se projette sur une surface
plane), existaient certainement. La profession d'astrologue
est attachée au pouvoir avec les avantages et les
risques que cela comporte. On doit noter le remarquable
stockage de l'information, qui a abouti notamment
à la capacité de prévoir les mouvements avec
précision.
Représentations
L'univers est constitué d'un océan primordial d'eau
liquide que les dieux ont séparé en eaux du haut,
(au-dessus du ciel), et en eaux du bas, (la mer, la
nappe phréatique). Cette vision de l'univers qui est.
celle de Babylone au 10e siècle BC sera conservée par
les Juifs au retour de l'exil, après 538 ; elle figure
explicitement dans le récit de la création au début du
livre de la Genèse.
Le ciel est une grosse horloge. Des constellations sont
identifiées pour servir de référence : au premier millénaire,
à Babylone, 66 constellations sont utilisées,
dans trois zones circulaires autour du pôle, les voies
d'Enlil, d'Anou et d'Ea, du nom des dieux de l'atmosphère,
du ciel et du monde souterrain respectivement.
Le planisphère de Ninive présentait 8 secteurs,
on trouve ensuite un zodiaque à 36 «champs», avant
le zodiaque classique à 12 cases, en zone équatoriale,
qui n'apparaît qu'au 5e siècle.
Astrologie
Le ciel est un miroir de la terre et parfois du palais,
(ainsi, le carré de Pégase figure Babylone). Les 7 astres
mobiles que sont lune, soleil et planètes, (se souvenir
de ce que la semaine a 7 jours), sont des messagers,
leur position par rapport aux astres fixes a une signification
qu'il faut déchiffrer. Le foie des animaux est
aussi utilisé, comme une réplique du ciel, ce qui est
particulièrement utile en cas d'urgence, en plein jour.
Un très beau modèle de foie en argile a été retrouvé,
qui servait à la formation des devins. Les comètes sont
toujours néfastes. Les présages associés aux éclipses
ont une interprétation qui dépend d'autres paramètres.
Dans certains cas, une éclipse peut être favorable
: c'est le cas pour Sargon, le 24 octobre 714, au
cours de sa 8e campagne contre ses voisins
d'Ourartou, l'éclipse devenant présage d'une victoire
annoncée.
Le souverain peut se protéger du «mal de l'éclipse»,
censé être mortel : il lui suffit de disparaître pendant
100 jours, en mettant sur le trône à sa place, avec
tous les attributs royaux, un de ses sujets que l'on
fera empoisonner, et le tour est joué ! Certains
princes ont utilisé ce subterfuge pour faire disparaître
des opposants. Le métier d'astronome est plutôt
stressant si l'on en croit certaines archives car
«monter la garde» face au ciel et interpréter les signes
rapidement n'est pas de tout repos.
Isaïe, qui a vécu l'exil à Babylone, ne parait pas
avoir les astronomes en très haute estime :
«Qu'ils se lèvent donc pour te sauver, ceux qui
détaillent les cieux, qui observent les étoiles et font
savoir pour chaque mois ce qui doit advenir. Ils
seront comme des fétus de paille que le feu brûlera!...
», (Is. Ch.47, ver.13-14).
Premières conclusions
On dispose en Mésopotamie d'une quantité
importante de documents écrits qui reflètent une
activité intense et organisée d'observation. Cette
activité a pour finalité dominante la protection du
prince et de la cité. La connaissance des mouvements
est élaborée, le lever et le coucher du soleil
largement utilisés comme références. On ne dispose
pas de connaissances sur les moyens, les
représentations cartographiques paraissent tardives.
Mais que d'archives !
En Chine
Les documents
Une tradition légendaire fait remonter l'astronomie
chinoise à 2600 BC.
Sous les Shang, vers 1400 BC, on se sert d'étoiles
pour vérifier la position des saisons, et on voit apparaître
la mention d'éclipses sur des ossements gravés
d'idéogrammes utilisés à des fins divinatoires.
A l'époque des royaumes combattants, au 5e siècle
BC, «des annales des printemps et des automnes» rapportent
qu'une comète (xing-bo), est entrée dans la
constellation de la Grande Ourse (bei-dou).
Les archives chinoises mentionnent 29 passages
de la comète de Halley, de -240 à + 1910, et 60
novae ou supernovae, du 11e siècle BC au 18e
siècle AD.
Pouvoir et astronomie
L'empereur est le fils du ciel, son symbole dans
le ciel deviendra l'étoile polaire. Dans le palais
impérial, vaste rectangle au coeur d'une cité rectangulaire,
le méridien local est matérialisé en
ligne centrale. Seul l'empereur se déplace sur «le
méridien», ses sujets disposent d'escaliers et de
cheminements de part et d'autre, au voisinage de
l'axe central de la cité interdite... L'idéogramme
Zhong qui figure le «milieu» reflète bien cette
géométrie ; la Chine est «l'Empire du Milieu».
Les astronomes sont dès le premier millénaire des
fonctionnaires de second rang, attachés à
l'Empereur, ils disposent des même avantages et
courent les mêmes risques que les médecins de
l'Empereur. En outre, lorsqu'il y a changement de
dynastie par la violence, ils sont souvent pourchassés
et leurs archives détruites.
Cycles et calendrier
Les cycles lunaire et solaire sont bien identifiés dès
1400 BC. Outre le calendrier lunaire corrigé
périodiquement pour demeurer en cohérence avec
le cycle solaire, il existe un calendrier rituel, essentiellement
de nature symbolique chaque année y
est repérée par un couple constitué par un des dix
«troncs célestes» et l'un des douze «rameaux terrestres
». Ce calendrier rituel comporte un cycle de
douze ans et un autre de soixante. Ici, quatre saisons
sont identifiées, ainsi que quatre secteurs du
ciel, les «pillais», figurés par un dragon pour printemps
et est ; un tigre pour automne et ouest, une
tortue pour hiver et nord, un oiseau pour été et
sud. Ces quatre signes sont très présents dans la
tradition chinoise, ils figurent en particulier sur les
tuiles d'extrémité des toitures traditionnelles pour
des motifs propitiatoires. Le jour est aussi divisé en
12 parties.
Moyens et instruments
Le gnomon est utilisé très tôt pour la mesure des
ombres. Ont été retrouvés à Luo-yang, capitale des
Han orientaux, les ruines d'un bâtiment observatoire.
Il existe encore à Dengfeng une tour pour
mesure de l'ombre, datant du 13e siècle AD,
capable d'une grande précision, surtout si on y
associe la technique du définisseur d'ombre dont
on a retrouvé des maquettes.
On dispose d'un instrument circulaire étrange,
(dont le mode d'emploi reste mystérieux), de
l'époque des Han, (environ - 200) constitué par
deux disques de bois laqué noir dont l'un porte la
marque des 18 secteurs du référentiel traditionnel
chinois pour le ciel, les 18 «xiu» et leurs identifiants,
et l'autre porte une représentation de la
Grande Ourse et des quatre palais du ciel.
La sphère armillaire a été utilisée très tôt, avec une
géométrie simplifiée, pour faciliter les visées, sans
doute dès le début de l'ère chrétienne.
On dispose de cadrans solaires plus récents, d'un
modèle strictement équatorial.
Représentations
Le ciel est vu comme un oeuf dont le jaune est la
terre ou comme un grand vide où flottent les
objets célestes. Ce ciel est découpé en 18 secteurs
inégaux depuis le 14e siècle BC.
La notion d'équateur céleste intervient très tôt :
celui-ci est défini comme la ligne médiane des
positions extrêmes de la lune. Cette notion
conduit à une représentation équatoriale du ciel
qui apparaît clairement sur les cartes circulaires
dont on dispose à partir du 6e siècle AD.
On notera des catalogues d'étoiles et des cartes de
type Mercator.
Quelques conclusions
En Chine se révèle un intérêt très ancien pour le
ciel, avec pour finalité la maîtrise du calendrier et
des phénomènes naturels par le pouvoir. Les astronomes
sont des fonctionnaires.
Une instrumentation originale a été retrouvée,
ainsi que des cartes. Il faut noter tout particulièrement
la longue période d'enregistrement continu
des phénomènes, et une vision équatoriale du ciel
très en avance sur l'Occident.
Une remarque d'astronome à caractère archéologique
: l'étude attentive de la carte peinte en
plafond d'un temple à l'époque Ming (vers
1453), montre qu'il s'agit d'une copie de carte
de l'époque Tang (618 à 907) ; la position du
pôle par rapport aux constellations permet de
faire la correction (effet de précession des équinoxes).
Texte établi par Serge Bories, d'après un document fourni par J.M. Fehrenbach.
retour