Egyptologie, égyptomanie, une ambiguïté culturelle

Mardi 29 septembre 2009 : conférence de Jean-Pierre Adam, Architecte- Archéologue

Il est des mots dont la définition semble simple, voire évidente, et dont les limites d’usage sont cependant floues. Il en est ainsi de l’égyptomanie dont l’évocation engendre le sourire, dans la mesure où l’on songe à une image caricaturale des objets inspirés par l’Egypte pharaonique. Mais on réalise, en analysant plus amplement le phénomène, que le seuil de définition de l’égyptomanie occupe une position mouvante. On ne saurait, en effet, mettre en doute le fait que toutes les évocations de l’Egypte sont à l’extrémité d’un exceptionnel héritage culturel, dans lequel se mêlent une multitude de sentiments, allant de la curiosité à la passion.

Si les visiteurs contemporains de l’Egypte, sont émerveillés, stupéfaits ou rêveurs, placés en face des vestiges, le mot est souvent bien faible, des réalisations de ce qui fut la première civilisation, que dire ou que penser de ce que fut l’état d’esprit des premiers voyageurs européens découvrant la vallée du Nil après le lourd silence du haut Moyen Age ?

Il est curieux, pourtant, de noter que ces pélerins ou marchands, dont les connaissances historique étaient inexistantes, ont recherché des explications parfaitement matérielles au gigantisme des pyramides en puisant dans la Bible une référence historique. C’est ainsi que l’idée d’y voir les greniers élevés par Pharaon afin d’y stocker le blé en prévision des années de vaches maigres, selon l’interprétation de Joseph, s’est installée dans les esprits et va demeurer l’idée forte jusqu’à l’éveil critique et scientifique de la Renaissance. Paradoxalement, c’est notre époque qui voit se multiplier les mystères et l’irrationnel autour des pyramides, de la religion et du prodigieux savoir perdu des Egyptiens.

On ne saurait qualifier d’égyptomanie, les innombrables tentatives d’analyse de la société égyptienne et de lecture de son art monumental engendrées par les voyageurs et érudits qui, à partir du XVIe s. vont multiplier les collections et les ouvrages à vocation pédagogique, conduisant à l’ouverture d’une légitime curiosité pour une civilisation que l’on savait aussi ancienne que féconde.

L’architecture, les arts décoratifs mais aussi l’opéra, vont s’inspirer de cette source prodigieusement exotique, pour fabriquer du rêve accessible, dont les maladresses historique ou morphologiques ne sauraient être regardées comme des caricatures. Il est assuré que l’expédition d’Egypte et l’extraordinaire richesse et la précision de la Description de l’Egypte qui en est la conséquence mise à la portée de tous, enrichit prodigieusement le courant égyptologique, tant dans le sens de l’académisme que dans celui de l’égyptomanie. Les remarquables découvertes de l’archéologie égyptienne accompagnées de la création d’un service des Antiquités et d’un musée, grâce à l’initiative française, ajoutent encore à l’abondance de documentation et ont permis au public une approche plus rationnelle du monde pharaonique et, dans le même temps, ont offert aux auteurs de fiction, aux talents naturellement très divers, une manne inépuisable qui, du roman au cinéma, en transitant par le théâtre, la peinture ou, plus récemment, la bande dessinée, proposent des évasions où la réalité historique lointaine se mêle à l’archéologie-fiction et au fantastique.

Quoi qu’il en soit de cette multiplication des expressions, allant effectivement jusqu’à la caricature, aisée à déceler, l’Egypte, loin de s’affadir à la lumière des découvertes archéologiques récentes, conserve, voire accroit, sa fascination et son attrait, qu’on la retrouve dans le rêve ou la réalité.

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